Mark Carney se confie sans détour dans une entrevue de fin d’année
L’année 2025 restera comme l’une des plus mouvementées de la vie politique canadienne récente.
Justin Trudeau a quitté le pouvoir, Mark Carney a pris la tête du Parti libéral et a été élu premier ministre, bouclant en quelques mois une transition politique d’envergure.
À l’approche de la fin de l’année, Mark Carney a accordé une entrevue exclusive à la Société Radio-Canada (CBC), dans le cadre solennel du Musée des beaux-arts du Canada. Il y aborde sans détour les dossiers les plus controversés de son début de mandat : le revirement de la politique climatique, les tensions commerciales avec les États-Unis, l’avenir des relations sino-canadiennes, et même la réalité personnelle d’un poste qu’il juge « bien plus éprouvant que prévu ».
Cette fois, le premier ministre a choisi de parler franchement.
Virage climatique : « Je n’ai pas changé, je privilégie l’efficacité »
Dès son arrivée au pouvoir, Mark Carney a surpris en démantelant plusieurs piliers de la politique environnementale de l’ère Trudeau.
Le jour même de son investiture, il a suspendu la taxe carbone pour les consommateurs. Peu après, il a mis en pause le mandat de vente obligatoire de véhicules électriques. Il a également conclu un accord avec la première ministre de l’Alberta visant à suspendre le plafonnement fédéral des émissions pétrolières et gazières et à exempter la province de certaines obligations prévues par le Règlement sur l’électricité propre.
Ces décisions ont provoqué une vague de critiques. Avant d’entrer en politique, Mark Carney était pourtant considéré comme une figure de proue de l’action climatique, défenseur du prix du carbone et ancien envoyé spécial des Nations unies pour le climat, à l’origine de l’Alliance bancaire verte internationale.
Accusé d’avoir changé de cap, il se défend fermement :
« Je suis toujours la même personne. Je me soucie réellement du climat. Mais je veux des résultats concrets, pas une accumulation de règlements qui ne sont jamais appliqués ni de beaux discours sans effet. »
Les chiffres, toutefois, restent préoccupants. Selon Environnement Canada, les politiques actuelles permettraient au pays de réduire ses émissions de seulement 21 % d’ici 2030 par rapport à 2005, loin de l’objectif officiel de 40 à 45 %. Avant l’abandon de certaines mesures, le gouvernement Trudeau estimait pouvoir atteindre 34 %.
Malgré cela, Mark Carney persiste : « Le problème des politiques précédentes, c’était trop de réglementation et pas assez d’action réelle. »
Relations commerciales avec les États-Unis : concessions sans résultats
Ironie politique, Mark Carney reprend désormais une formule fétiche de son prédécesseur Justin Trudeau :
« Il y a toujours place à amélioration. »
Une phrase qu’il utilise pour qualifier l’état actuel des relations commerciales canado-américaines.
Son élection reposait en grande partie sur une promesse clé : être capable de « gérer Donald Trump ». Les droits de douane imposés par Washington sur l’acier et l’aluminium canadiens ont lourdement pesé sur l’économie. Une fois au pouvoir, Mark Carney a multiplié les gestes d’apaisement : suppression de la taxe sur les services numériques, retrait des mesures de représailles commerciales contre les produits américains.
Mais en retour, aucune levée concrète des tarifs américains n’a été obtenue.
« Le Canada bénéficie néanmoins du meilleur accord possible », affirme-t-il, évoquant les exemptions tarifaires prévues dans le cadre de l’ACEUM (CUSMA), dont ne disposent pas d’autres pays sanctionnés par les États-Unis.
Interrogé sur l’état des relations commerciales, il reprend la formule devenue célèbre :
« Il y a toujours place à amélioration. Mais il faut être lucide : les États-Unis ont profondément modifié leur manière de faire du commerce avec le monde entier, et le Canada n’y échappe pas. »
Face à cette réalité, Ottawa cherche désormais des solutions de repli, en diversifiant ses marchés d’exportation et en renforçant ses liens économiques avec l’Inde et les Émirats arabes unis.
Relations sino-canadiennes : coopération sous conditions strictes
Mark Carney s’est également exprimé sur l’avenir des relations entre le Canada et la Chine, refroidies ces dernières années. Plus tôt cette année, Pékin a imposé des droits de douane sur le canola canadien, perçus comme une réponse aux restrictions canadiennes sur l’acier et les véhicules électriques chinois.
Un léger dégel est survenu à l’automne, lorsque Mark Carney a rencontré le président chinois Xi Jinping. Les deux parties ont convenu de « résoudre les différends commerciaux en suspens », suscitant un certain optimisme.
Mais le premier ministre pose des limites claires. Celui qui avait qualifié la Chine de « principale menace sécuritaire du Canada » lors du débat pour la chefferie libérale insiste sur la nécessité d’établir des garde-fous :
« Dans des domaines comme l’intelligence artificielle, les minéraux critiques ou la défense, les risques pour la sécurité sont évidents. Il n’y aura pas de coopération approfondie avec la Chine dans ces secteurs. »
Coopérer lorsque les intérêts convergent, mais protéger les lignes rouges : telle est, selon lui, la doctrine canadienne.
Gérer Donald Trump : « Il respecte la force »
Comment traiter avec Donald Trump ? La question obsède une grande partie de l’opinion canadienne.
Mark Carney livre sa méthode :
« Il faut être direct. Dire clairement nos objectifs et nos lignes rouges. Donald Trump respecte la force. »
Il glisse même une note d’humour :
« Quant à ce qu’il pense de moi, il faudrait lui demander. Lors de notre rencontre à la Maison-Blanche en octobre, il m’a quand même qualifié de “great guy”. »
Selon Carney, la diversification commerciale et l’augmentation des dépenses de défense sont des signaux que Trump comprend et respecte. « Pour lui, la puissance est un langage universel. »
Compression budgétaire : 16 000 postes supprimés, les programmes sociaux préservés
Sur le plan intérieur, la rigueur budgétaire s’impose comme un autre dossier brûlant. En octobre, en présentant les grandes lignes de son premier budget, Mark Carney avait averti que les Canadiens devaient se préparer à « des défis et des sacrifices ».
Les chiffres confirment la gravité de la situation : le déficit fédéral pour l’exercice en cours devrait atteindre 78 milliards de dollars, bien au-delà des 42 milliards projetés sous le gouvernement Trudeau.
À la question de savoir qui devra faire des sacrifices, le premier ministre répond sans détour : la fonction publique.
Le gouvernement prévoit de supprimer 16 000 postes fédéraux sur trois ans, réduisant de 10 % la taille de l’appareil public et diminuant de 20 % le recours aux consultants.
« Nous devons revoir l’ensemble des dépenses, éliminer le superflu et rendre l’État plus efficace », explique-t-il.
Il précise toutefois que les programmes sociaux clés, comme les soins dentaires et les services de garde d’enfants, seront maintenus, en raison du coût de la vie déjà élevé pour les ménages canadiens.
Jeux parlementaires : à un siège de la majorité
Bien que les libéraux n’aient pas remporté la majorité lors des élections d’avril, plusieurs députés conservateurs ont depuis traversé la Chambre. Il ne manque désormais qu’un seul siège au gouvernement Carney pour contrôler pleinement le Parlement.
Cette situation a provoqué la colère du chef conservateur Pierre Poilievre, qui accuse le premier ministre de « manœuvres politiques douteuses ». Mark Carney réplique calmement :
« Je gouverne avec la confiance de la Chambre. C’est ainsi que fonctionne notre système parlementaire. »
Pressé de dire s’il tente activement de recruter d’autres élus de l’opposition, il reste évasif :
« Beaucoup de députés comprennent que le Canada a besoin d’action, pas seulement de slogans. Chacun décidera comment il peut le mieux servir le pays. »
Cap sur 2026 : ne pas laisser Washington dicter l’agenda
Pour 2026, Mark Carney identifie deux priorités majeures : la relation avec les États-Unis et la révision de l’ACEUM. Mais il met en garde contre une focalisation excessive sur Washington.
« Nous ferons tout pour défendre nos intérêts face aux États-Unis. Mais l’essentiel est de renforcer notre propre économie », affirme-t-il.
Il cite notamment la Loi sur les grands projets, adoptée au printemps, qui accélère l’approbation des investissements jugés d’intérêt national.
« Les négociations sont importantes, mais elles ne doivent pas monopoliser toute notre énergie. Consolider nos bases est fondamental. »
Une confession finale : « C’est épuisant, mais j’aime ce travail »
En conclusion de l’entrevue, le journaliste pose une question plus personnelle :
Aimez-vous être premier ministre ?
Après un bref silence, Mark Carney répond simplement : « Oui. »
Il reconnaît que l’intensité du poste dépasse largement ses attentes : un travail sans interruption, aux responsabilités écrasantes. « Gouverner un pays de cette taille exige avant tout de savoir déléguer », confie-t-il, avant d’ajouter avec modestie : « À savoir si je le fais bien, ce n’est pas à moi d’en juger. »
Il conclut par une phrase lourde de sens :
« Le Canada traverse une période décisive. Être à ce poste est un honneur immense. La responsabilité est énorme, mais tant que j’y serai, je donnerai tout ce que j’ai. »
Par CBC | Traduction : Canada 24h


